Jour J :

4h20 on part des Orres en voiture.
5h je suis dans le parc pour préparer mon vélo.
Ouf ma patte de dérailleur est toujours accrochée à mon vélo.
Etant un peu « pressé » hier soir j’avais fait le strict minimum sur le vélo, coller l’autocollant de tige de selle et lubrifier la chaine.
Il me restait tous les gels à accrocher ainsi que mon kit de réparation. Je suis détendu, je prends mon temps. Un peu trop d’ailleurs. Pendant ce temps Charlène et sa maman essaye de se frayer un chemin au milieu des barrières du plan Vigipirate. Tic-tac, le temps passe vite, un passage rapide aux toilettes, et je commence à être à la bourre. Je n’ai pas encore commencé à mettre ma combinaison mais je vois les premiers athlètes se positionner sur la ligne de départ. On passe la seconde, enfilage express, pour la vaseline et la crème anti-frottement on repassera. Je cours me placer sur la ligne encore à moitié déshabillé. J’enfile les manches et un athlète derrière moi se propose gentiment de me fermer la combinaison. Je joue un peu des coudes pour me positionner en première ligne.
Top départ… des filles.

Début de la partie natation

Encore 10 minutes à attendre.
10 minutes c’est très long quand tu es debout dans le noir et tu sais ce qu’il t’attend le reste de la journée. J’essaye de repérer Charlène et Valérie mais entre l’obscurité et le monde je n’y vois rien.
1’ avant le départ !! On a le droit d’avancer de 10 mètres, ça bouscule sec et je me retrouve déjà en 4ème ligne. Ca commence bien !
Top départ. Cette fois c’est le bon !

Là je ne comprends pas, tout le monde part comme si il s’agissait de faire un sprint ! Je rentre dans l’eau déjà loin derrière à plusieurs dizaines de mètres, je me demande pourquoi tout le monde part aussi vite, vu ce qui nous attend.
Ce départ est particulier, il fait complètement noir. On ne voit rien dans l’eau. Jusque-là ce n’est pas trop dérangeant, mais on ne voit rien non plus hors de l’eau. Et là ça devient plus compliqué, car il faut aller chercher une bouée sur la droite en contournant des rochers avant d’aller vers le fond du plan d’eau.
Je décide de me caler sur mon allure tout de suite, en nageant un gros tempo, mais avec de la réserve, dans l’espoir d’accrocher un bon groupe à un moment, sans me mettre dans le rouge car je sais que la journée va être longue. J’essaye de m’orienter en me repérant au bonnet blanc devant et à la mousse des battements de pieds. Au bout de quelques centaines de mètres ça se calme et je me cale sur mon rythme. Le jour se lève tranquillement, on commence à y voir plus clair. Au fond de moi j’espérais être dans un petit groupe afin de m’occuper l’esprit pendant ces 50 minutes. Je sais que je m’ennuie vite dans l’eau et que je peux complètement sortir de mon effort et donc concéder plusieurs minutes avant la première transition. Je fais tout le premier tour en chasse patate, 15m derrière un groupe sans jamais réussir à rentrer et bénéficier de l’aspiration. J’ai peur d’en faire trop, mais aussi de prendre 3 minutes direct si je me relâche, donc j’essaye de tenir cet écart. Au bout de 500m mon scratch de combinaison bouge et vient m’arracher le coup. Je l’ai mal accroché dans la précipitation du départ. Gros dilemme. M’arrêter et le remettre en perdant de vue le groupe devant. Serrer les dents, quitte à avoir le coup en sang, et continuer à croire que je peux rentrer à un moment sur ce petit groupe. Je choisi l’option 2. J’ai l’impression de nager fort mais je me concentre pour rester relâché et aussi efficace que possible, et ne pas m’endormir même si ma tête est encore un peu au fond du lit. A la fin du premier tour j’arrive à boucher ce petit écart et rentrer sur le groupe devant, sans avoir accéléré pour autant. A ce moment de la course je pense être dans un 2ème voir 3ème groupe, loin de la tête de course. L’allure devient vraiment facile, de la récup’, je sais que je peux nager plus vite, voir même mener le groupe, mais je n’ai pas intérêt à le faire pour préserver mon énergie. L’allure était tellement tranquille que je commence à m’inquiéter un peu du chrono à la fin, et je me dis que je ne suis pas dans le bon wagon. Que les favoris sont loin devant. J’ai toujours du mal à évaluer combien de nageurs et combien de groupes il y a devant. J’attends patiemment en essayant de me relâcher au maximum, me disant qu’il reste de toute manière près de 9h d’efforts ensuite, l’objectif de cette partie natatoire étant l’économie d’énergie, aucune prise de risque. A la sortie de l’eau je ne sais pas trop ou j’en suis mais je vois qu’au moment où je rentre dans le parc, Romain Guillaume enfile son casque. Il doit avoir 30 secondes d’avance. Je ne suis pas trop mal en fait, ça me fait sourire. Aucun idee du chrono à ce moment-là mais peu importe, voir celui que je considérais comme archi favori suite à sa victoire au Triathlon de l’Alpe d’Huez, juste devant moi me remonte bien le moral. Je sais que Romain est un excellent nageur, et sortir avec 30 secondes de retard seulement c’est déjà une petit victoire pour moi. Transition express, enlever la combi, mettre les gels dans les poches, le casque, le porte dossard, allumer le gps, et go. En montant sur mon vélo je croise Gwenael Ouillere qui lui sort du parc 20 secondes derrière moi !! Là je suis déjà aux anges je suis dans le bon wagon. Cette première partie s’est déroulée à merveille, je ne pouvais pas être mieux placé !

Début de la partie vélo

Le parcours vélo commence directement par une bosse de 7,5km à 6%. Au bout de 30 secondes je me rends compte que j’ai oublié mes lunettes de soleil (elles sont restées dans la voiture…) 6h de vélo sans lunettes, ça va piquer les yeux, mais il fallait y penser avant.
J’aperçois Charlène et sa maman au bout de 500m. Elle me crie « T’es 5 ! », je lui réponds alors un peu (surement « très ») grognon car énervé d’avoir oublié mes lunettes « 5 quoi ? ». Minutes de retard, place, carottes, clairement je ne sais pas.

Je continue à grimper et je reprends le 4ème juste devant, je suis donc virtuellement 4ème de l’Embrunman. Je monte la bosse à mon allure vers les 330W. Les jambes répondent bien la vue est magnifique et je suis parfaitement placé dans la course, même dans mes rêves ça ne se déroulait pas aussi bien. En haut de la bosse sur une partie sinueuse Gwenaël revient, et j’essaye de suivre à distance. Il a fait 3ème l’année dernière, il connait la course et sait comment la gérer. Je pense avoir un niveau vélo à peu près équivalent au sien, je me dis donc que je vais calquer mon effort sur le sien autant que possible, et qu’on verra bien où ça m’emmène. On reste ensemble une dizaine de minutes, à une cinquantaine de mètre l’un de l’autre. Dès que la route est plate je repasse devant car je suis plus à mon avantage, mais il reprend les commandes en descente. On revient rapidement sur le 3ème au classement virtuel, qui s’intercale entre Gwenael et moi. Je laisse pas mal de distance pour surtout ne pas prendre de carton, et mieux gérer mon effort sans à-coup. Peu avant d’aborder la descente qui nous ramène sur le lac, Gwenael commence à s’éloigner légèrement, l’homme intercalé entre nous n’est pas aussi à l’aise que Gwen dans ces virages, et nous perdons du terrain. Je décide de produire l’effort pour le doubler car je vois Gwen prendre le large avant la descente, que je ne connais pas. Trop tard, Gwen est parti et en bas de la descente je suis déjà à plus de 400m. Je n’avais pas reconnu cette partie du parcours. C’est en fait la seule partie que je n’ai pas reconnue (j’ai fait tout le reste soit en voiture soit en vélo). Je perds 30 secondes dans cette descente, mes trajectoires sont très mauvaises et avec le revêtement qui est « rugueux », je me fais secouer comme un pommier sur mon Ridley.
Bref je joue la prudence, hors de question de prendre des risques pour gagner 5 secondes.
Une fois arrivée en bas, je mesure l’ampleur du dégât. Je vois que Gwen est en train de revenir sur Romain Guillaume et je me dis que c’est surement le bon groupe pour faire un joli vélo et qu’il faut que je rentre sur eux. Je fais l’effort en poussant près de 300W pendant 20’ pour boucher ces 30 secondes. Je fais attention à ne pas trop en mettre pour ne pas griller de cartouche. Mais ces 300 watts semblent faciles. J’essaye d’être le plus aéro possible sur cette portion roulante. J’arrive à boucher le trou juste après le rond-point des Orres, à la fin de la première boucle donc. Il règne une ambiance de fou ici et il a beau être 8h du matin il y a une vraie haie d’honneur. Pour ne pas refaire la même erreur que 30 minutes plus tôt je fais le choix de m’intercaler entre Gwen et Romain, pour pouvoir réagir vite si il faut. Pendant presque 30 minutes on reste dans ces positions. On récupère du temps sur Robin Pasteur sorti en tête de l’eau, mais je trouve le rythme, très, trop tranquille, et je me sens très facile, quasiment en récupération et les watts le confirment. N’ayant pas reconnu cette partie en vélo, mais juste en voiture, je suis bien content d’avoir quelqu’un 50m devant pour faire les trajectoires car la route est très sinueuse. Le tempo tranquille, me permet de récupérer un peu de l’effort que j’ai fait pour revenir sur eux.

Kilomètre 60. On quitte les petites routes sinueuses pour une partie de route toute plate, de 3km, juste avant d’arriver sur Guillestre, puis d’attaquer l’Izoard.
Je décide de faire ma part du boulot et je passe devant. Je me cale sur l’allure que j’avais défini en amont de la course, pour commencer à effectuer mon plan. 285 Watts sur les parties roulantes. Je suis bien aéro je sens que je vais vite, plus de 42kmh de moyenne sur cette partie et je reviens très rapidement sur Robin Pasteur, que je double. Wooow ! Je suis en tête de l’Embrunman !! Je me retourne et je vois que Gwen et Romain ont un peu de mal à suivre, et que j’ai déjà créé un petit écart.
Ma course aurait pu s’arrêter à ce moment-là. Il n’est même pas 9h mais j’ai déjà vécu une journée de rêve.
Sachant que les parties les plus plates sont plus à mon avantage, que les 15 premiers kilomètres du Col d’Izoard sont très roulants et que je risque de perdre du temps dans les pentes les plus raides sur les grimpeurs qui sont en chasse derrière, je décide de continuer sur mon rythme afin de me constituer un petit matelas et pouvoir gérer la fin de la montée sans avoir à être dans le dur. Je régule au capteur, en veillant à bien rester dans la fourchette que j’avais prévu. Les jambes tournent bien, ça me parait facile alors que je pousse déjà 300W depuis plus de 30’. L’écart grandi petit à petit, mais je me force à ne pas me questionner sur ce qu’il se passe derrière. Tant que personne ne revient sur moi je fais ma course, selon mes sensations et ce que j’avais prévu. Et si quelqu’un revient, alors j’aviserai. J’ai eu un peu de mal à boire durant cette première partie vélo car il fait froid, et j’ai beau me forcer je sais que ce n’est pas assez et que je vais déjà le payer sur le marathon, j’ai un bidon de retard sur mon plan d’hydratation (que je vous partagerais plus tard), et on n’est même pas à la moitié du vélo. 1 gel toutes les 30’ pour garder de l’énergie, tout se passe parfaitement de ce côté-là. Je profite du moment présent, et de la chance que j’ai d’être en tête de l’Embrunman. Si on m’avait dit que ça m’arriverait un jour je n’y aurai pas cru. Plus on avance et plus je me dis que ça pourrait être cool de passer le haut du col d’Izoard en tête. J’aobrde la journée comme un jeu, sans trop penser à la suite, mais sans pour autant jouer n’importe comment. Ca doit être une expérience unique. Je monte à mon train, en respectant toujours mes zones de puissance. Le plan se déroule exactement comme sur mon fichier excel, et c’est suffisamment rare pour être souligné.

Je suis en permanence dans une zone de confort, et malgré ça l’avance continue de grandir sur mes poursuivants directs. J’arrive en haut de l’Izoard très frais en 3h21 (3h20 dans mon fichier excel), 280W AP sur cette première partie de course, c’était exactement ce que je visais au watt près. Je vois Charlène et Valérie qui m’encouragent en haut de l’Izoard, mais je suis concentré pour récupérer mon ravitaillement perso le plus efficacement possible. L’avantage d’arriver en tête en haut c’est qu’il n’y a pas de bouchon pour récupérer son sac. Le temps de changer les bidons de mettre les gels dans les poches et c’est reparti. Ca m’a semblé durer une éternité mais en réalité c’était bouclé en moins de 40 secondes.
Il fait un peu frisquet là-haut, 2300m d’altitude et un ciel un peu voilé… ça ne va pas m’aider à bien m’hydrater. J’ai repéré la descente en vélo avec Charlène le mardi. Je sais qu’elle est magnifique, que le revêtement est très bon et qu’il y a moyen de bien se faire plaisir. Je suis un peu crispé au début, certainement dû au froid et au fait que je ne suis toujours pas super à l’aise sur mon Ridley en descente (Je pense que c’est plus du au pilote qu’au vélo…). Bref j’essaye de récupérer au maximum, de m’étirer et de me masser un peu, toujours en prenant le moins de risque possible… C’est donc assez logiquement que je perds du temps en descente par rapport à ceux qui arrivent derrière. A la moitié de la descente, juste après une relance un peu trop appuyé 2 crampes aux adducteurs font leur apparition… Tiens ça me rappelle quelque chose ça, dans l’Alpe du Grand Serres quelques semaines plus tôt. Pas deux fois la même bêtise !! Je suis en descente, sur des parties bien droite, j’en profite alors pour m’étirer et me masser pour faire passer cette douleur. Je ne suis pas vraiment serein à ce moment-là car je sais qu’il reste une belle partie de manivelles devant moi puis un marathon… Mais je prends comme ça vient. J’arrive à Briançon pour attaquer la partie qui me correspond le plus, les 70 derniers kilomètres, bien casse pattes, où il faut être capable d’emmener du braquet. J’essaye d’être le plus aéro possible avec le vent de face qui se lève, de récupérer un maximum en descente et de faire l’effort et garder un gros rythme dans les bosses. Dans chaque bosse justement je vois Charlène et sa maman qui ont toujours le sourire, donc ça me donne le sourire. Je suis en train de vivre un rêve, et je me balade dans la montagne. On m’annonce régulièrement les écarts, et ils augmentent. Ca fait du bien au moral sachant que moi j’en ai encore sous le pied. Je commence à me dire que c’est peut-être mon jour pour faire une jolie course, et que je vais enfin sortir un Ironman cohérent avec mon niveau sur Half. Enfin on en est encore loin… mais pour l’instant, pouce en l’air !
Ma patte de dérailleur à tenue dans l’Izoard et je me dis qu’il n’y a pas de raisons qu’elle casse maintenant. Bref tout va bien.
La chaleur commence à se faire sentir et la soif avec. Je réalise que je n’ai vraiment pas beaucoup bu jusqu’à maintenant et que ça va faire très mal sur le marathon.
J’attaque la côte de Palon avec mon plus petit braquet, 42×28. La pente est tellement raide, plus de 10% de moyenne que je suis obligé de mettre 370W à 60 tours par minute pour avancer correctement. L’ambiance sur le bord de la route fait complètement oublier la douleur. Le retour le long de la Durance est rapide, et je prends beaucoup de plaisir sur cette partie, rouler vite en étant très aéro, et relancer fort… Puis arrive la fameuse côte de Chalvet. Je l’ai montée une fois en voiture, et ça m’a suffi pour comprendre pourquoi tout le monde en parle.
J’ai déjà 173km au compteur et 5h17 de vélo. Étonnamment je me sens encore frais. Pour finir il y a 6,6km à 5.5%. Rien de bien difficile sur le papier lorsqu’on vient de grimper l’Izoard, mais avec déjà plus de 6h d’effort dans les jambes c’est une autre histoire.
Je ne sais pas si c’est l’euphorie, le soutien du public, le fait d’être pressé d’en finir avec ce vélo, mais j’avais de super jambes. Près de 300W pendant plus de 20’ pour arriver au sommet avant de basculer vers le parc à vélo. J’arrive à relancer, à passer en force, à tourner les jambes quand je veux, et je suis extrêmement lucide à ce moment-là. C’est une première pour moi d’arriver à cette durée de course dans cet état donc je suis super content. Peu importe ce qu’il se passe sur le marathon, j’ai énormément profité de ma journée pour le moment et beaucoup appris sur moi. L’idée de poser le vélo en tête de l’Embrunman me fait oublier que les jambes piquent un peu quand même.
La descente de Chalvet est chaotique, très mal revêtu, et technique et je perds du temps, mais je reste sur mes deux roues et je ne crève pas, ce qui était pour moi le plus important.
Vélo : 5h46, 32,2kmh pour 3600m D+, 255W AP, 280W NP pour 70kg.

Début de la partie course à pied

En sortant du parc je crois comprendre que j’avais 10 minutes d’avance en bas de Chalvet sur Victor Del Corral. 10 minutes.
10 minutes c’est beaucoup, et rien en même temps. Victor Del Corral a déjà couru 2h40 au marathon à Nice. Si il a de bonnes jambes ça peut être compliqué. Donc je range dans ma tête cette idée de classement et j’accepte l’idée que ça sera la plus fort qui gagnera aujourd’hui et qu’il faut que je continue à faire ma course dans mon coin… jusqu’à présent ça a plutôt pas mal marcher.
Départ course à pied. Les jambes sont bonnes. Je me régule au cardio, 150/155 sur les premiers kilomètres. C’est ma zone cible, les premiers kilos sont avalés à plus de 15,5kmh.
Je m’arrête à chaque ravitaillement pour boire un verre d’eau car je sais que je suis déjà déshydraté, et le vent très sec d’Embrun assèche énormément. Je cours à mon rythme, ça me semble facile, et je profite du moment il y a une ambiance incroyable sur tout le parcours et même la fin de la bosse dans le village d’Embrun semble presque plate.
Petit arrêt technique dans un buisson au kilomètre 8 pour éliminer le trop plein de gels dans le ventre (13 ingurgités à vélo quand même). Je repars en courant et en m’habillant… apparemment j’ai choqué deux petits garçons qui se demandait comment je faisais ça dans un champ… c’est le charme des sports d’endurance.
Je commence à sentir la soif se faire vraiment sentir sur la fin du premier tour, vent de face. En arrivant au parc à vélo pour finir cette boucle j’entends que j’ai posé avec 11’ d’avance sur Del Corral. J’ai bouclé cette première boucle de 14km à 15kmh de moyenne. Je vois Charlène et Valérie qui me disent que ça ne rentre pas derrière, et Denis, l’entraineur de l’AS Monaco m’indique également que l’écart ne bouge pas.
J’ai très soif. Et il ne me reste plus qu’un gel. J’en avais prévu 4, 1 tous les 8 kilomètres. Sauf que j’en ai perdu 2, tombés de ma poche, je ne sais pas quand, sur la première boucle. Il me reste 1 petit gel pour 26km, ça va piquer sur la fin. Plutôt que de le prendre comme prévu au 16ème je décide d’attendre un peu et de réduire l’allure. 2 km plus loin je me résigne car je commence à être en hypo, hop j’engloutit mon dernier gel. A chaque ravitaillement je m’arrête, un verre de coca, de Saint Yorre, et d’eau plate, pour maintenir un taux de glycémie élevée, compenser la perte de minéraux liée à la transpiration et me rincer la bouche. Je perds beaucoup de temps à chaque fois, surement 20 secondes par rapport à un coureur qui prend juste un verre à la volée, mais je sais que c’est nécessaire si je veux aller au bout… car je n’ai pas assez bu sur le vélo. J’estimais à 1h30 mon autonomie pour courir correctement sur le marathon avec cette déshydratation prévue, ça aura en fait été 1h10 avec les 2 gels manquants. J’arrive toujours à bien courir, entre les ravitaillements, à une allure de footing. Certains diront que j’ai l’air de ne pas avancer avec mon style nonchalant tout en fréquence, mais c’est très efficace, et je me déplace toujours à plus de 14kmh, facilement. Le cardio est bien descendu, environ 135 pulse vs. 155 sur la première heure. Pas de doute, je suis en hypo, et déshydraté. J’arrive à garder cette allure, 4’10/4’15 du kil car c’est ce que je cours sans effort en footing tous les jours. Je croise Del Corral, il n’a pas l’air au mieux. Sur la fin de la seconde boucle je croise ma chérie qui me dit que l’écart n’a presque pas bougé, à peine une minute de perdue en 13km, alors que j’ai l’impression de perdre un temps fou à chaque ravitaillement. Ca me rassure un peu, il a surement laissé du jus sur le vélo pour minimiser l’écart. J’arrive toujours à courir à cette vitesse là et même à relancer un peu porté par tous les spectateurs le long de la Durance.
13kms restant, presque 10 minutes d’écart. Début de la troisième boucle J’en suis environ à mon 40ème gobelet bu depuis le début du marathon… mais j’ai toujours soif. Ca sera la leçon du jour. Quand on ne boit pas assez sur le début du vélo on ne rattrape jamais ce retard et on le paye cash à pied ! Le vent très sec qui souffle à Embrun n’arrange rien. Je bois puis 30 secondes plus tard j’ai déjà la langue qui traine par terre.

Je commence même à avoir des crampes dans le bras gauche.
C’est un signe chez moi pour dire que je suis très limite niveau hydratation, et que ça peut vite dégénérer au niveau des jambes. Je prends donc encore plus de temps au ravitaillement, je marche même le début de la côte, très raide, afin de ne prendre aucun risque, puis je repars au petit trop quand la pente s’adoucit, avec une toute petite foulée pour ne pas trop solliciter les ischios. Et pourtant, alors que je me croyais tiré d’affaire en traversant le petit village d’Embrun, et en ayant même pu relancer l’allure… Patatra. Crampe à l’ischio. Là je n’en mène pas large. Je sais que j’ai perdu au moins une bonne minute sur les 2 derniers kilomètres en côte car je suis en gestion totale. Je faisais un million de calculs dans ma tête pour savoir à quelle vitesse je peux finir tout en ayant un petit matelas. Mais là plus de calcul. Je suis arrêté, la jambe paralysée. J’essaye de m’étirer mais ça ne part pas. J’attends, je réétire. Le temps me parait être une éternité et je m’attends à voir Victor Del Corral ou Andrej débouler à tout instant. On perd la notion du temps dans ces moments-là, un peu comme lorsque l’arbitre annonce 1 minute avant le départ, les secondes sont plus longues à cet instant. Au bout de près de 2 minutes sans pouvoir bouger, la crampe part. Pourquoi elle part je ne sais pas ? Normalement une crampe c’est un signal que le cerveau envoie au muscle pour le protéger. Est ce que mon cerveau a réussi à lui faire comprendre que j’étais plus en danger à rester arrêter qu’à courir, je ne sais pas, mais elle est partie. Je reste encore 30 bonnes secondes arrêté à me passer, pour être sur de récupérer toutes les capacités de mon ischio.
Je repars en trottinant. Et je ne pense qu’à une chose. : « tant que tu cours tu peux encore le faire ». Il reste 8km pour en finir. Ça descend. Heureusement pour moi, le quadriceps déguste mais mon ischio se repose. Je continue de m’arrêter à chaque ravitaillement. Pas question de prendre la confiance tant que je ne suis pas devant l’arche. Pendant tout ce marathon j’ai eu cette image de Sarah True qui s’écroule à 700m de la ligne d’arrivée à Frankfurt cette année, 700m à faire avec 7 minutes d’avance. Et pourtant non, elle n’a jamais fini la course. Même en roulant par terre elle aurait gagné. Mais son corps avait dit stop. Je ne pense qu’à courir. Un pas devant l’autre, et on recommence. Tant que j’avance je peux y croire. Je continue mes calculs. Il me reste 4kms. 4km avec 5min d’avance environ. Puis 2kms avec 5’ d’avance. 2min30 au kilo… Et je doute, improbable. Je continue d’avancer. J’avance même plutôt bien, toujours près de 14kmh le long de la Durance. Il reste un kilomètre. Je fais le tour du parc à vélo. Je ne veux toujours pas y croire, je ne veux pas me retourner. J’y crois. « C’est bon je vais le faire. Il reste 200m. Cours encore, cours, t’en que tu n’as pas passé la ligne ce n’est pas fini ! »
Dernier virage. Tapis bleu. Barrière Vigipirate (ça perd un peu de son charme mais bon…) J’entends une musique que je connais bien, qui m’a fait vibrer comme aucune autre. C’est « Heart of Courage » de Thomas Bergersen. J’apprendrais après que c’est Charlène qui a demandé à ce qu’on la mette pour moi. Cette musique c’est celle du départ du triathlon de Deauville l’année dernière. Elle m’avait transportée. L’émotion monte, une décharge d’adrénaline. J’entends tout et rien en même temps, je vois juste cette petite arche devant moi. Je cherche Charlène et Valérie dans les spectateurs, j’ai pour habitude d’aller embrasser ma chérie quand je le peux avant la ligne, quand elle ne fait pas la course en même temps que moi. Impossible de les voir. Il y a du bruit, beaucoup de bruit. Les jambes redeviennent légères tout d’un coup. Un vrai sentiment de délivrance.
Ligne d’arrivée, banderole, les jambes passent de légères à inexistantes. Je m’écroule. Pas par choix, je serai bien resté debout, mais parce que c’était ma tête qui contrôlait mon corps depuis longtemps déjà. Mes jambes, ils ne restaient plus rien dedans. Une fois cette ligne passée, ma tête a dit stop, c’est bon pour aujourd’hui. Charlène et Valérie me rejoignent elles ont réussi à se faufiler dans le carré VIP pour m’attendre. Elles sont en pleur. Moi aussi du coup. Ca faisait 10h qu’elles étaient là à chaque instant de la course pour me suivre.

Quelques questions, quelques photos, un tour d’honneur j’attends les 2ème et 3ème. Puis quelques interviews ou je réponds complètement à côté des questions. « T’étais à 4 grammes », me dira plus tard Charlène.
C’est bon c’est fini. Je m’allonge. Et là plus rien ne répond. Je me concentre, j’essaye de lever la jambe, j’y mets toute mon énergie. Ca ne bouge pas. J’essaye alors de fermer la main. Rien non plus. Je vois tout flou. Ca commence à me faire peur. Charlène commence à s’inquiéter aussi. Pompier, secours, brancard. Je passe ensuite 1h sous perfusion au poste médical avancé pour pouvoir tenir à nouveau sur mes jambes. Le corps à dis stop, il a donné tout ce qu’il avait.
Dès le lendemain, j’ai déjà envie de faire mieux, d’être l’année prochaine, de faire une course encore plus complète. Pas forcément de gagner. C’est le plus fort qui gagne le jour J, et ça on ne sait jamais qui c’est tant que la ligne n’est pas franchie. Mais revenir pour gommer toutes mes petites erreurs de la journée, rouler plus vite à vélo, mieux gérer mon effort, en mettre plus quand c’est opportun, ne pas oublier de boire même au début, ne pas perdre mes gels. Mieux gérer les ravitaillements à pied. Mais aussi mieux m’entrainer (pas forcément plus) avant la course, notamment à pied, ou la préparation pour courir un marathon s’est résumée à une seule sortie de plus de 2h une semaine avant la course. Il me manquait de la caisse pour courir 42kms sans flancher. Egalement à vélo ou je n’ai qu’une sortie de plus de 5h cette année, il y a surement moyen de faire mieux sur ce parcours avec un peu de bouteille en plus. …bref un million de choses qui font que je sais au fond de moi que je peux aller plus vite, et progresser. Car c’est avant tout pour ça que je fais des courses. Faire mieux que la fois d’avant. C’était déjà le cas il y a 5 ans quand j’ai commencé.

Alors, see you next year.