Une semaine après le Triathlon U côte de beauté, et un mois jour pour jour après Embrun, j’allais attaquer un autre mythe, le géant de Provence.

La récupération depuis Royan s’est bien passée, j’ai fait le minimum vital durant la semaine. 8 jours séparaient les 2 courses, voici le programme : 2 natations en mer de 30 minutes, 2 courses à pied, (1 footing et une séance avec 3×2’ en côte pour remettre un peu d’intensité). Vélotaf tous les jours et une séance PMA en dedans sur Wattbike pour débloquer le moteur, 3x8x30/30. 5 jours actifs et 3 jours complètement sans sport.
Encore plus que la semaine précédente, j’étais dans l’inconnu complet quant à ma capacité à réaliser une bonne course.
Le plateau élite est une nouvelle fois bien fourni, Scott de Phillipis, vainqueur sortant, Erik Merino vainqueur en 2017, Joan Ruvireta, 8ème à l’Alpe d’Huez, Thomas Lemaitre, qui m’a battu au duathlon de Grasse en début de saison et qui a gagné l’Alpsman en juin dernier, Erwan Jacobi, Thomas Navarro… bref il y a du beau monde, et quelques très bons grimpeurs à vélo.
Au programme 2km de natation, 94km de vélo composé de 65kms roulants puis de l’ascension du Mont Ventoux par Bédouin (20km à 8%), puis un 20km de trail autour la station du Mont Serein, perchée à 1400m d’altitude.

Réveil 4h45, pour prendre la navette à 5h20 qui passe à Malaucène et qui va nous emmener au lac des Girardes à Lapalud. Une petite heure de route, on arrive dans le parc de nuit, préparation du matériel, scotcher les gels sur le cadre, remplir les bidons, fixer les chaussures, etc…
7h30, départ des femmes 10 minutes avant les hommes.
7h40 départ des hommes.
Le parcours est constitué de 2 boucles de 1000m avec une sortie à l’Australienne.
Top départ ! la première bouée est située à 200m, et pour éviter toute baston j’ai tout intérêt à y être le plus tôt possible. Je pars fort, un peu plus que lors des courses précédentes, avec l’espoir de pouvoir trouver de bons pieds pour m’occuper les 25 minutes suivantes. J’arrive à cette première bouée en 3ème position, une dizaine de mètres derrière 2 athlètes qui sont ensemble. Je relance bien après ce passage de bouée en étant convaincu que j’allais pouvoir rentrer… Et bah non! J’ai les bras un peu lourds et ça ne tourne pas comme je le voudrais, pas comme lors des dernières courses. Je reste 10 mètres derrière pendant les 500 mètres suivants sans jamais réussir à gagner le moindre centimètre, j’accuse un peu le coup psychologiquement et physiquement étant en léger sur régime depuis le début pour essayer de rentrer. Me retrouvant seul, je me cale naturellement sur mon allure Ironman, une allure qui fait que j’avance correctement sans me faire trop mal, la journée est encore longue.
Lors de la sortie à l’australienne je me fais doubler par un nageur, et je n’arrive même pas à prendre les pieds. Je n’ai pas la capacité d’accélérer, mais avoir un nageur quelques mètres devant me motive à me faire violence pour sortir de ma zone de confort et passer le moins de temps dans l’eau possible.
Sortie d’eau en 4ème position. J’ai l’impression d’avoir pris un tir dans l’eau mais finalement je n’ai concédé qu’une bonne minute sur la tête de course.
Transition que je ne trouve pas particulièrement rapide ni efficace et pourtant je ressors troisième du parc.
Place au plat principal, les 94kms de vélo. Compte tenu de ma forme actuelle, des quelques simulations sur Bestbikesplit que j’ai pu faire et des chronos dans la montée du Ventoux réalisés par les meilleurs lors de l’édition précédente, j’avais établi un plan précis de course. Je sais que j’ai environ 3h à 300W dans les jambes avec mon niveau actuel. Les simulations sur bestbikesplit me disent que pour 300W AP, du début jusqu’en haut du Ventoux j’en ai pour 3h, rajoutant la descente pour rejoindre T2 3h10 d’effort en tout. Ca tombe plutot bien tout ça.
Le meilleur chrono de la montée du Ventoux l’année dernière a été réalisé par Thomas Lemaitre en 1h11. Il fait partie des meilleurs grimpeurs sur Triathlon Longue distance en France (Vainqueur de l’Alpsman), et c’est donc le point de départ de mon plan de course. Pour faire jeu égal sur la montée je dois sortir environ 340W. C’est en dessous de mon seuil et ça reste une filière aérobie qui ne génère pas trop de fatigue et que je peux tenir très longtemps. Cette allure cible dans le Ventoux me permettrait de réaliser le plan suivant : rouler toute la première partie du parcours à 290W moyen, soit allure Ironman grosso modo, monter le Ventoux avec un objectif de 340W (1h10 d’ascension) afin d’arriver en haut du Ventoux à 300W moyen et environ 3h d’effort.
Hypothétiquement je me dis qu’en roulant 290W sur la première partie du parcours peu de monde serait capable de suivre ou de revenir de l’arrière et que ceux qui le tenteront se grilleront surement un peu les ailes et le paieront dans le Ventoux.

Sortie de T1 c’est donc parti pour appliquer le plan. Je reviens sur les 2 hommes de tête au bout de 30’, assez facilement. Je reconnais l’espagnol Ruvireta et Anthony Pannier, un autre triathlète Pro français faisant parti des meilleurs nageurs du circuit. Je passe devant sans trop me préoccuper d’eux, mais je sais que ça sera impossible de les lacher jusqu’au pied du Ventoux sans me mettre dans le rougeen plaçant une attaque. Je roule quasiment tout le temps devant, Anthony fait le rythme dans les petites bosses, et l’espagnol attend sagement au chaud que ça passe. La première heure de course est avalée à 41,7kmh de moyenne et 298W, je suis pile poil dans mon plan. Je suis un peu agacé de voir l’espagnol ne prendre aucun relais (à distance), mais Anthony l’est encore plus que moi.
J’essaye de me dire que de toute manière ça se jouera à la pédale dans le Ventoux.
Peu avant d’arriver à Bédouin je me rends compte qu’il ne me reste que 2 gels pour finir le parcours. La tête encore dans l’oreiller dans le parc à vélo je n’en avais accroché que 6 au lieu de 7 sur le vélo… 2 gels pour 1h30 au lieu de 3, je décide donc de les espacer un peu et d’en prendre un toutes les 40 minutes au lieu de toutes les 30 minutes, et j’en prendrais un direct à T2 afin de compenser. Plan the work, work the plan, be flexible !
Comme je l’espérais, personne n’est revenu de l’arrière jusqu’à Bédouin.
Lors d’un passage au ravitaillement, Anthony se fait mal aiguiller par un bénévol et part faire un tour de parking perdant ainsi une vingtaine de secondes. Je décide de l’attendre car, je ne me vois pas prendre le large pour une erreur d’aiguillage. L’Espagnol continue de rouler devant avant de se raviser et de nous attendre également. Ca aurait été surprenant qu’il se mette à roumer maintenant alors qu’il est caché depuis 1h40. On attaque donc le
pied du col à 3 et c’est à la pédale que ca va se jouer.
Le pied du col est plutôt roulant, je fais attention de ne pas trop en mettre jusqu’à Saint Estève, où la pente commence à devenir sérieuse. Je me cale sur mon rythme, celui prévu avant la course, sans m’occuper de ce qu’il se passe autour, si quelqu’un vient à me doubler c’est qu’il sera plus fort c’est tout. Les 30 premières minutes d’ascension sont avalées à 340W, il fait encore frais et la route est à l’ombre. J’ai creusé un petit écart sur Anthony et l’Espagnol depuis le pied du col.
Je suis très tenté de grimper plus vite car j’ai de bonnes sensations et j’aimerai avoir le plus d’avance possible à la fin du vélo car je ne suis pas très confiant dans ma course à pied sur ce parcours trail… Mais…je me rappelle qu’il me manque un gel dans mon plan d’alimentation et qu’il faut rester prudent, il reste encore 30 minutes avant le sommet, c’est long, il faut être patient.
Je commence à coincer légèrement à partir de Chalet Reynard. C’est assez étonnant car la pente est moins raide et devrait m’avantager, mais je ressens une fatigue nerveuse accompagner d’une légère déshydratation qui limite l’influx nerveux. Légère déshydratation car j’ai récupéré un bidon au ravitaillement de Chalet Reynard, bidon que je n’ai jamais réussi à utiliser. L’eau ne voulait juste pas sortir du goulot. Difficile à expliquer puisqu’il marchait très bien une fois la course terminée… petit manque de lucidité. Mais bref, j’ai soif, et je trimbale un poids mort d’un kilo sur les derniers kilomètres du Ventoux. Pas vraiment l’idéal. J’arrive à jauger l’écart avec l’espagnol qui est derrière, environ 45 secondes derrière moi. C’est un gros soulagement de franchir le sommet de ce col, après 1h12 de montée (segment strava depuis Bédouin) et de basculer en tête. Ca a toute son importance d’être en tête car j’ai une moto qui m’ouvre la route devant. Pas d’aspiration possible elle est 150 mètres devant, mais ça permet d’avoir la route pour soi lorsqu’il faut doubler les voitures et la plupart des automobilistes fait l’effort de ralentir et serrer à droite sous les coups de klaxon répétés. Je relance fort à chaque virage, la descente est rapide, plus de 60kms de moyenne pour rejoindre le parc à vélo à la station du mont Serein.
Tout comme sur mon fichier excel, arrivée en haut du Ventoux en 3h et 10 secondes, 305W AP… Perfecto !!
Transition toujours pas très rapide, chaussettes, casquette, gels, montre et hop c’est parti.
Je me sentais légèrement nauséeux sur la fin de la montée, mais je n’y ai pas trop prêté attention, entre l’altitude, la déshydratation, et le début d’hypoglycémie… ça faisait beaucoup de raisons de ne pas se sentir très bien.
J’attaque ce parcours à pied avec le ventre un peu remué et quelques reflux pas vraiment sympathiques. Même si j’avais décidé de prendre mon gel dès T2 pour compenser ce qui m’a manqué sur le vélo, je décide d’attendre un peu car je sais qu’il ne passera pas.
Je découvre le parcours à pied au fur et à mesure que je cours. C’est un parcours « nature ». Pas de vélo ouvreur, pas de signaleur, il faut suivre, et essayer de deviner les petits bouts de rubalise accrochés dans les branches, sous peine de se perdre dans la forêt. En pleine possession de ma lucidité ça aurait sans doute été très simple mais là ça me faisait surtout penser à une course d’orientation. Je suis plus concentré à chercher mon chemin, et la rubalise suivante que sur mon allure.
On attaque le parcours par une descente, bien raide. Mes périostes s’en souviennent encore, puis un léger replat sur un chemin, avant une nouvelle descente, cette fois-ci dans les cailloux. Après mes périostes ce sont mes 2 chevilles que j’ai perdu ce 15 septembre. Je me concentre pour essayer de ne pas me casser en 2 car il faut avant tout finir la course. La montée n’est pas vraiment plus confortable et mes chevilles roulent dans tous les sens. Objectif récupérer dès que c’est du chemin caillouteux (c’est-à-dire 80% du parcours) et faire l’effort dès que je peux poser le pied sans me demander si je vais finir en béquilles.
J’ai l’impression de ne pas avancer et de me battre contre les éléments pour mettre un pied devant l’autre, mais je finis tout de même ce premier tour à 4’10/k de moyenne. Je me souviens que c’est la vitesse moyenne de Scott de Phillippis, qui a gagné l’an dernier. C’est un excellent coureur et il a le record sur ce parcours. Finalement je n’avance pas trop mal. Je sais aussi que peu de monde, voir personne ne pourra revenir à cette allure si je la tiens toute la course. Donc il faut essayer de tenir.
Je n’ai aucun écart sur ce qu’il se passe derrière, mais j’ai l’impression que j’ai un peu de marge. J’évalue mon avance à 2’ à ce moment-là. J’en profite pour ralentir un peu prendre enfin mon gel, afin d’être sûr que je l’assimile sans le recracher.
Premier tour 20 minutes 13 secondes, 160 pulses.
Il y a 4 tours du parcours à faire. Maintenant que je le connais je peux mieux gérer mon effort. En fait je l’ai même beaucoup trop géré, je m’installe dans un faux rythme, une sorte d’allure Ironman, car j’ai de nouveau de plus en plus de reflux gastrique, et dès que j’accélère, que mon cardio monte, je sens que le vomito n’est pas loin. Je boucle ce second tour en gérant mon effort. Toujours aucun écart sur le 2nd mais je ne l’aperçois toujours pas. C’est déjà une bonne nouvelle.
Arrive le 3ème tour. La fatigue commence à se faire sentir. J’ai 10km de trail dans les jambes, 200m de D+ dans les cailloux, perdu une dizaine de fois mes chevilles et mes périostes… Bref ça commence à être compliqué, et j’aurai bien aimé viré à droite pour aller chercher la ligne d’arrivée.
2ème Tour, 21 minutes 16 secondes. 1 minutes de perdue, pas si catastrophique, 159 pulses. Régulier en intensité fournie par rapport au premier tour.

Pour me relancer je décide de prendre mon dernier gel.
Problème. J’ai le ventre en vrac et il ne passe pas. Tout comme l’eau au ravitaillement. Ca ne veut plus. A la moitié du 3ème tour, j’essaye un verre de St Yorre, qui m’avait bien réussi à Royan et Embrun, mais là c’est l’inverse. Ca ressort direct, ainsi que le gel que j’ai pris quelques minutes plus tôt.
J’essaye de repartir tant bien que mal, mais je sens que si j’accélère, je vais vomir. Il va falloir finir sans rien boire ni manger.
Fin du 3ème tour. 22 minutes 6 secondes. C’est 2 minutes de plus qu’au premier tour. Ca commence à ne plus avancer très vite. 150 pulses. Allure Ironman, et encore…
En passant à côté de l’air de transition pour attaquer mon 4ème tour, j’entends le speaker dire que le second n’est pas très loin, à une quarantaine de secondes. Ah bah enfin !! Merci de me donner un écart. 40 secondes, 5kms, 8 secondes par kilomètre. Et il a clairement repris du temps sur le dernier tour vu que je n’avance plus. Je n’ai aucune envie qu’il m’ait en visuel pour lui redonner espoir il faut donc que j’arrive à garder cette petite marge le plus longtemps possible.
Là il n’y a plus le choix, il faut débrancher le cerveau, ne plus écouter mes muscles ni mon ventre, et courir le plus vite possible. Du coup j’accélère, j’essaye de descendre le plus vite possible car je sais que je serai limité dans la montée sous peine de me vomir dessus.
Je fais un reset dans ma tête, et me dit que la course se joue sur un 5km sec, et que j’ai un bonus de 40 secondes d’avance. Je passe la partie technique non sans difficultés, mais c’est passé, et lorsque je me retourne je ne le vois pas derrière moi… 2km restants.
On attaque la partie bitume, avant une légère descente sur un chemin. C’est la partie la plus « propre » du parcours, ou je peux poser ma foulée et juste dérouler sans trop me poser de questions. J’en profitais pour me refaire la cerise les tours précédents, là c’est « All-In », entre 17 et 18kmh, si j’arrive sur le dernier demi-tour avec un petit matelas ça peut le faire. Je ne sais pas où il est derrière mais je me refuse de me retourner à partir de maintenant. Ensuite il reste 900m en faux plat montant sur du bitume.
Je donne tout ce que j’ai car je vois qu’il est juste derrière au demi tour, 30 secondes à peine. 30 secondes en 1 kilomètre, ça passe large, mais sur le moment on doute, ça parait si proche, 150m. Donc je donne tout, juste « au cas où ».
Je sprint jusqu’à la ligne d’arrivée, gout de sang dans la bouche, et je passe les 3 dernières minutes à 180 pulses… 90% de ma FCmax, à 1400m d’altitude après 5h d’effort…
Finish line. First. KO. Vomito. C’est pas rigolo.

Ca faisait 5kms que je me retenais mais le sprint à la fin aura suscité une montée d’acide trop importante. J’ai sali le joli tapis rouge de l’organisation. Désolé.
4ème tour, 19 minutes 56 secondes. 168 pulses. Le dernier tour aura finalement été le plus rapide, ou quand la tête prend le relai sur le corps, alors que le corps disait stop.
30 secondes derrière arrive l’espagnol. J’ai eu chaud aux fesses.